Le bon goût triomphe toujours – Robert Pénavayre – September 2007 – pour ClassicToulouse

Mars 2007

Le bon goût triomphe toujours

Nicolas Joel découvrit  l’Argentin Marcelo Alvarez en 1995, lors du Concours de Chant Leila Gencer, à Istanbul. Après des études en Sciences Economiques, ce jeune ténor de trente trois ans venait de se lancer, tardivement, dans une carrière lyrique qui l’amène aujourd’hui au firmament de son art.

Il fit ses débuts français dans Rigoletto, bien sûr à Toulouse, en 1997, dans une des  fameuses « secondes distributions » dont Nicolas Joel a le secret. Deux prises de rôles suivirent in loco : Edgardo (Lucia di Lammermoor) en 1998, puis Nemorino (L’Elisir d’amore) en 2001.

Entre temps, le Capitole l’avait applaudi en 2000 dans un de ses plus grands rôles : Werther. (Photo ci-contre)

Marcelo Alvarez revient sur notre scène, après six ans d’absence, pour une prise de rôle majeure : Don José (Carmen de Bizet), qu’il chantera auprès de la gitane de Béatrice Uria-Monzon.

Rencontre…

Classictoulouse Depuis que les mélomanes toulousains ne vous ont pas entendu, que sont devenus votre répertoire et votre voix ?

Marcelo Alvarez : Je laisse ma voix évoluer naturellement. A partir de 2003/2004, elle s’est franchement installée dans le répertoire lyrique pur, abandonnant celui de lyrique léger. Dans ce nouveau domaine, mon premier rôle fut Rodolfo (Luisa Miller de Verdi au Covent Garden de Londres). J’ai interprété le bel canto préromantique pendant dix ans et cela m’a donné les bases nécessaires à cette évolution, une évolution naturelle que j’avais anticipée, pour mes rôles actuels, avec mes professeurs. Aujourd’hui j’ai ajouté également à mon répertoire Un Ballo in maschera et Il Trovatore de Verdi, Tosca de Puccini et donc, en ce moment même, Carmen de Bizet.

Classictoulouse : Vous adorez le répertoire français…

M A : Effectivement j’ai à mon répertoire Faust (Gounod), Werther,  Roméo, Manon, Hoffmann et dans peu de temps Don José. J’ai chanté le Faust de Berlioz, mais je ne pense plus qu’il soit encore pour moi, tout comme les Huguenots. Je ne songe pas du tout à Samson. En fait je suis en train de changer de répertoire et d’apprendre d’autres ouvrages de Verdi car c’est avec ce compositeur que je me sens le plus à l’aise aujourd’hui. Je privilégie des rôles puissamment romantiques, des héros qui souffrent d’amour.

Classictoulouse : Parlons un peu de Don José. Aviez-vous envie depuis longtemps d’interpréter ce rôle ?

M A : Certainement, mais, il y a dix ans, je chantais I Puritani et La Fille du régiment. Je n’imaginais pas alors chanter un jour Don José. Aujourd’hui j’ai quarante cinq ans et, autant psychologiquement que physiologiquement, je suis prêt pour ce Don José. Tout ce que je fais est, de toute façon,  une véritable surprise pour moi, même si je signe trois ans avant. Comme tous lesautres rôles, c’est un rôle difficile.

Pour en revenir à Carmen, au début, José est un peu le fils à sa mère, un fils qui aime la famille, le village dans lequel il est né. Entendez la paix qui anime son chant au premier acte, et même au second, jusqu’à ce moment fatal où il refuse de partir de l’auberge sur les injonctions de son supérieur. C’est ce moment précis qui, pour lui, sera le pivot de sa vie. Après, rien ne sera plus pareil. Toute la violence interne qu’il contenait va l’amener au crime. Le personnage et sa voix ne sont plus les mêmes, ils sont devenus secs et agressifs. C’est certainement à partir de là que la partition est la plus difficile, surtout juste après le duo du troisième acte. Nous assistons dans cet opéra à un choc social entre José et Carmen, leurs codes ne sont pas du tout les mêmes et lorsque José pense aimer Carmen comme il aurait pu aimer Micaela, tout explose car il ne sait pas assumer cette différence, si ce n’est dans une violente impuissance dont la seule issue sera la mort de la gitane. José est vraiment un personnage complexe, cyclothymique, un lâche qui a peur de se supprimer. Cela va peut être vous étonner, mais on peut faire un parallèle entre José et Rodolphe de la Bohème. Ils ne valent pas mieux l’un que l’autre. Ils débutent tous les deux dans un halo solaire et terminent….

ClassictoulouseQuelles sont vos prochaines prises de rôles ?

M A : Je débute Andrea Chénier à la Scala l’an prochain, ensuite, toujours à la Scala, Don Carlos.

Classictoulouse : Carlos semble plus léger que Chénier…

M A : C’est vrai. Mais je voudrais revenir sur quelque chose. Je crois qu’il faut resituer les personnages dans leur contexte. Manrico d’Il Trovatore, par exemple,  est un musicien, Chénier un poète, ces gens là ne sont pas des guerriers, et en plus ils sont jeunes. On avait  l’habitude de les entendre par des voix très puissantes dans le passé… lorsqu’il n’y avait que 20 choristes sur scène et que les orchestres sonnaient beaucoup moins forts. Il faut regarder de près la partition et le livret.  Il faut aussi éviter de vouloir entendre sur scène les mêmes choses que sur votre HiFi de salon plein tube. La réalité voulue par les compositeurs est toute autre et il nous appartient aujourd’hui de la restituer. C’est mon devoir de faire comprendre que toujours le bon goût triomphe, que le Duc de Mantoue n’est pas vulgaire car il a reçu une excellente éducation,  que Manrico est issu d’une famille noble qui respecte sa mère, que Chénier est avant tout un poète qui sait dire les choses, etc. Nous devons redonner un sens à nos paroles.

En 2010, je ferai mon premier Radamès à Covent Garden. Pour l’Opéra de Paris, on parle avec Nicolas Joel d’une nouvelle production de Chénier et, un peu plus tard,  de ma prise de rôle pour La Force du Destin en 2011 ou 2012. C’est lui qui m’a convaincu pour cet opéra.

Classictoulouse : Que pensez-vous de la nomination de Nicolas Joel à l’Opéra de Paris ?

M A  : C’est l’un des très rares directeurs qui connaît la réalité du théâtre d’aujourd’hui. Il maîtrise tout dans une maison d’opéra et quoi qu’il me demande je l’écoute car je lui fais une confiance absolue. J’ai l’habitude, et la chance, de pouvoir faire toutes mes prises de rôles dans des théâtres comme Milan, New York, Londres ou Vienne. Mais par rapport à Nicolas Joel et à la fantastique équipe, dans tous les domaines, qu’il anime au Capitole, j’ai accepté il y a trois ans de faire mon premier José avec lui. Le respect que j’ai pour lui n’est pas hiérarchique mais professionnel. Je voudrais ajouter que j’ai aussi la chance d’avoir un bon feeling avec tous les publics, de quelque pays qu’il soit. Peut être est-ce dû au fait que je chante toujours avec beaucoup de naturel, avec mon cœur.

Propos recueillis par Robert Pénavayre le 31 mars 2007, ClassicToulouse.